Julian Bratko · 2026
Texte achevéUn cadavre pour Agatha Christie
Comédie policière britannique
Un orage, un manoir et un mort dans la bibliothèque. Cette fois, Agatha Christie va devoir résoudre un crime qu’elle n’a pas écrit.
Synopsis
Abney Hall, 18 janvier 1927. Agatha Christie cherche un peu de calme après une année éprouvante. Elle reçoit son éditeur Arthur Pembroke, son épouse Evelyn et Benedict Crowley, un habitué de la maison dont l’esprit brille autant qu’il blesse. L’arrivée imprévue de Nancy Taylor, une artiste surprise par l’orage, dérange un équilibre déjà fragile. Puis Benedict est retrouvé mort dans la bibliothèque.
Le chef-inspecteur Arnold Hastings enferme les invités dans une même enquête. Qui était où ? Qui a vu quoi ? Les récits s’accordent mal, les objets circulent et les gestes les plus ordinaires deviennent suspects. Agatha refuse de rester une simple témoin : là où Hastings reconstitue les faits, elle cherche ce que chacun tient à dissimuler. Leur affrontement nourrit une enquête à deux voix, entre suspense et ironie britannique.
Informations de production
- Genre
- Comédie policière britannique
- Durée et versions
- 2 h 10 à 2 h 15, hors entracte — estimation
- Distribution
- 4 femmes · 2 ou 3 hommes
- Structure
- 3 actes
- État du texte
- Texte achevé
- Scénographie
- Demeure anglaise de 1927 : salon, hall et bibliothèque. Sept personnages ; Benedict Crowley et Arnold Hastings peuvent être joués par le même comédien.
L’ÉCRITURE
L’écriture et les enjeux
Le cadre du roman d’énigme devient une mécanique théâtrale : entrées, déplacements, objets et silences composent autant de signes à interpréter. La précision de l’enquête rencontre l’ironie d’un salon où chacun tient à sauver les apparences.
Derrière la recherche du coupable, le texte explore la peur d’être exposé, l’usure des relations et le pouvoir des secrets. Agatha et Hastings cherchent la même vérité par deux chemins : les faits et la chronologie pour l’un, les contradictions humaines pour l’autre.
Approfondir les personnages et la dramaturgie
Les personnages et le jeu
Agatha et Hastings forment un duo de résistance et de curiosité : elle déplace les questions, il refuse de perdre la maîtrise de son enquête. Leur relation gagne à rester précise, vive et concrète, sans réduire l’un au faire-valoir de l’autre.
Autour d’eux, Mrs Gilchrist sait beaucoup et montre peu ; Evelyn laisse progressivement percer ce que les convenances retenaient ; Arthur défend sa respectabilité ; Nancy protège sa vie privée ; Benedict éprouve les limites de chacun. Leurs contradictions donnent de la profondeur aux soupçons.
Le jeu repose autant sur les regards, les entrées, les silences et la circulation des objets que sur les répliques. Un même geste peut faire rire sur le moment puis prendre un autre sens dans l’enquête. Le ballet des enveloppes et les ruptures de rythme font du décor une véritable mécanique de jeu.
Sous les convenances, les failles humaines
La question du meurtrier entraîne une autre question : pourquoi ment-on, même lorsqu’on n’a pas tué ? Dans ce salon, chacun protège une image de soi, un désir, un attachement ou une réputation. Les bonnes manières permettent de rester présentable alors que les relations se fissurent. Un mot trop précis, une attention déplacée ou un silence prolongé en disent parfois davantage qu’un témoignage.
Le mensonge ne sert donc pas uniquement à fabriquer des fausses pistes. Il révèle la crainte d’être jugé, humilié ou abandonné. Sous la mécanique policière affleurent l’usure du couple, le besoin d’être regardé et le pouvoir que donne la connaissance des faiblesses d’autrui. Le rire accompagne cette mise à nu sans faire disparaître ses conséquences affectives.
Deux façons de chercher la vérité
Hastings s’appuie sur les horaires, les traces et les démonstrations ; Agatha sur les comportements et les contradictions. Leur duel met à l’épreuve ce que chacun croit savoir. Le public est invité à observer autant qu’à écouter : une parole peut être exacte tout en racontant une histoire trompeuse. Cette fiction théâtrale joue avec les codes du roman d’énigme et avec la figure d’une romancière confrontée à un crime qu’elle ne maîtrise pas.
Trois extraits de la pièce
Découvrez différents moments et facettes des personnages. Les durées de jeu sont indicatives et dépendent du rythme, des déplacements et des silences.
01Les préparatifsActe I — scène 1 · environ 2 à 3 min de jeu
MRS GILCHRIST. — Je ne faisais rien, madame.
AGATHA. — C’est précisément ce qui était charmant.
Agatha descend les dernières marches. Mrs Gilchrist baisse légèrement le gramophone.
AGATHA. — Notre petit rouge-gorge semble vous mettre particulièrement en joie ce soir.
MRS GILCHRIST. — Avec le temps que nous avons depuis plusieurs jours, madame… La neige fond, il pleut, il tonne… J’ai pensé qu’un peu de printemps nous ferait du bien.
AGATHA. — Voilà qui est optimiste.
MRS GILCHRIST. — Je peux l’éteindre.
AGATHA. — Non, non. Gardons le printemps. Nous aurons bien assez de l’hiver dehors.
Mrs Gilchrist reprend ses préparatifs.
AGATHA. — Tout est prêt ?
MRS GILCHRIST. — Le souper est prêt, la table également. La chambre de Mr et Mrs Pembroke aussi.
AGATHA. — Parfait.
MRS GILCHRIST. — Et pour Lord Crowley… Dois-je préparer une chambre ?
AGATHA. — Non. Benedict repartira après le dîner.
MRS GILCHRIST. — Oh.
Un temps.
AGATHA. — Il séjourne à Tatton Park, chez Lord Egerton. Il a appris que j’étais ici et a tenu à venir dîner.
MRS GILCHRIST. — Je vois.
AGATHA. — Vous semblez terriblement déçue.
MRS GILCHRIST. — Pas du tout, madame.
AGATHA. — Décidément, ce rouge-gorge fait des ravages.
Mrs Gilchrist s’affaire immédiatement à remettre parfaitement droit un objet qui l’était déjà.
MRS GILCHRIST. — Je suis surtout heureuse de vous voir reprendre des couleurs, madame.
AGATHA. — Vous voyez. Vous aussi, vous savez détourner une conversation.
MRS GILCHRIST. — J’ai beaucoup appris en lisant vos romans.
AGATHA. — Alors je vais devoir me méfier de vous.
MRS GILCHRIST. — Je viens justement de terminer Le Meurtre de Roger Ackroyd.
AGATHA. — Et… ?
MRS GILCHRIST. — Je n’avais absolument rien deviné.
AGATHA. — Vous me rassurez.
MRS GILCHRIST. — J’étais persuadée d’avoir trouvé le meurtrier.
AGATHA. — Comme tout le monde.
MRS GILCHRIST. — Ce n’était pas lui.
AGATHA. — Comme tout le monde.
Mrs Gilchrist retient un sourire.
MRS GILCHRIST. — Vous pouvez plaisanter, mais votre livre rencontre un succès considérable. Et j’en suis très heureuse pour vous.
02Les bonnes manièresActe I — scène 2 · environ 2 à 3 min de jeu
ARTHUR. — Très bien.
EVELYN. — Non.
Un temps.
ARTHUR. — Evelyn…
EVELYN. — Nous avons quitté Euston à deux heures cinquante. Le train a ralenti à cause de l’orage, on nous a servi un thé absolument infect et, arrivés à Stockport, notre chauffeur de taxi semblait découvrir Cheadle en même temps que nous.
ARTHUR. — Nous sommes arrivés à l’heure.
EVELYN. — Ce qui prouve que Dieu existe. Certainement pas que le voyage s’est bien passé.
AGATHA. — Je suis désolée.
EVELYN. — Vous n’y êtes pour rien. À moins que vous n’ayez récemment pris la direction des chemins de fer.
AGATHA. — Pas encore.
EVELYN. — Alors je ne vous en veux pas.
AGATHA. — Un verre ?
EVELYN. — Oui.
ARTHUR. — Evelyn…
EVELYN. — Arthur, après le thé du train, c’est une question de survie.
Mrs Gilchrist se dirige vers les boissons et sert Evelyn.
AGATHA. — Arthur ?
ARTHUR. — Volontiers.
Mrs Gilchrist lui sert également un verre.
MRS GILCHRIST. — Madame ?
AGATHA. — Non, merci, Gilchrist.
Mrs Gilchrist repose la bouteille.
MRS GILCHRIST. — Puis-je monter les bagages de Mr et Mrs Pembroke dans leur chambre, madame ?
AGATHA. — Bien sûr, Gilchrist. Merci.
Mrs Gilchrist retourne dans le hall, récupère les valises laissées près du vestiaire et les monte à l’étage.
AGATHA. — Je suis tout de même touchée que vous ayez fait un si long voyage uniquement pour passer la soirée.
ARTHUR. — Je tenais à venir.
AGATHA. — Vous êtes certains de ne pas vouloir rester un peu plus longtemps ? Madge et James ne sont pas là, les chambres ne manquent pas.
EVELYN. — Ne me tentez pas. L’endroit est charmant et, depuis le temps que nous nous croisons, je serais ravie d’avoir enfin l’occasion de faire un peu mieux votre connaissance.
AGATHA. — Le plaisir serait partagé.
EVELYN. — D’autant que votre dernier roman est un immense succès. Tout le monde parle de vous…
Un temps.
EVELYN. — Surtout ces dernières semaines.
ARTHUR. — Evelyn.
EVELYN. — Quoi ?
ARTHUR. — Rien.
03Une rencontre inattendueActe II — scène 3 · environ 2 à 3 min de jeu
Agatha s’avance avec son aisance mondaine naturelle.
AGATHA. — Agatha Christie.
Elle lui tend la main.
AGATHA. — Et vous, vous êtes… ?
Hastings lui serre la main. Un temps.
HASTINGS. — Chef-inspecteur Hastings.
Il appuie ostensiblement sur « chef-inspecteur ».
Un silence.
Agatha le fixe. Nancy comprend aussitôt. Arthur esquisse une réaction. Evelyn observe Hastings par-dessus son verre.
Un amusement discret gagne le groupe. Hastings reconnaît immédiatement cette réaction.
HASTINGS. — Oui. Hastings. Voilà six ans que mes collègues trouvent très amusant de m’appeler « capitaine Hastings ».
NANCY. — Ne me dites pas que vous vous appelez Arthur ?
Arthur tourne la tête vers elle.
HASTINGS. — Non. Heureusement. Je me prénomme Arnold.
NANCY. — C’est déjà ça.
Hastings reporte son regard sur Agatha.
HASTINGS. — Et ce soir, je viens enfin de rencontrer la coupable.
Agatha est amusée par la coïncidence, mais réellement embarrassée.
AGATHA. — J’en suis sincèrement désolée. Lorsque j’ai créé Poirot, il lui fallait un compagnon. Un peu comme Watson pour Sherlock Holmes.
Elle cherche à se justifier.
AGATHA. — Pour le nom… je me suis souvenue d’une visite à Hastings. La bataille de Hastings… J’ai trouvé que cela sonnait bien. J’ignorais totalement que ce fût aussi un nom de famille.
Un temps.
Evelyn les observe par-dessus son verre.
EVELYN. — Voyez le bon côté des choses, chef-inspecteur. Vous auriez pu vous appeler Poirot.
Hastings regarde Evelyn.
Evelyn reprend tranquillement une gorgée.
Hastings revient à Nancy, manifestement peu désireux de prolonger cette conversation.
HASTINGS. — Enfin… l’essentiel est que vous soyez saine et sauve, Miss Taylor.
NANCY. — Tout à fait.
HASTINGS. — Dans ce cas, tout est en ordre. Je ne vais pas vous déranger davantage.
Il amorce son départ.
AGATHA. — Chef-inspecteur… À vrai dire, nous espérions justement pouvoir joindre la police.
Hastings se retourne.
HASTINGS. — Pourquoi ?
AGATHA. — Nous avons un cadavre dans la bibliothèque.
Un temps.
L’attitude d’Hastings change immédiatement.
HASTINGS. — Où est le corps ?
AGATHA. — Dans la bibliothèque.
Elle lui indique le passage par le drawing room.
Hastings traverse le drawing room. Les autres lui emboîtent le pas.
LECTURE · PRODUCTION · MISE EN SCÈNE
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